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Rédaction non binaire: une réflexion sur le genre grammatical

La langue française, qui a longtemps favorisé le masculin générique comme moyen de simplification linguistique, fait aujourd’hui face à des enjeux sociaux d’inclusion. En effet, le masculin générique, lorsqu’il est employé pour désigner des groupes composés d’hommes et de femmes, ne permet pas une représentation équilibrée entre ces deux genres (Arbour et de Nayves, 2018)[1]. Il ne permet pas non plus une inclusion des personnes qui n’adhèrent pas à la vision binaire des genres. En réponse à cet enjeu à la fois linguistique, social et identitaire existe la rédaction non binaire. Dans notre article, nous la situons tout d’abord au sein des pratiques d’écriture non discriminatoire, qui comportent aussi la rédaction épicène et l’écriture inclusive. Nous proposons ensuite un survol de la diversité du genre grammatical dans d’autres langues que le français pour, enfin, poser les caractéristiques principales de la rédaction non binaire.

Portrait des pratiques d’écriture non discriminatoire au Québec

Au Québec, comme dans plusieurs autres régions francophones, le souci d’offrir une représentation adéquate des femmes a donné lieu à d’importants questionnements sur l’usage générique du genre masculin. Dès 1979, la province a reçu la recommandation de l’Office de la langue française[2] de recourir aux formes féminines dans les appellations de personnes, partout où cela est possible (Vachon-L’Heureux, 1992). Il s’agissait d’une réponse aux pressions sociales engendrées par l’arrivée des femmes dans les domaines professionnels traditionnellement masculins et par d’autres facteurs politiques, telle la victoire du Parti québécois aux élections de 1976. C’est en effet le gouvernement de René Lévesque qui a soulevé, auprès de l’Office, la question suivante : « Advenant la nomination d’une femme à la présidence ou à la vice-présidence de l’Assemblée nationale, doit-on lui donner le titre de Madame le Président ou le Vice-président ou de Madame la Présidente ou la Vice-présidente? » (de Villers, 2008, p. 466) Ces avancées sociétales et remises en question des coutumes langagières ont par la suite mené à la rédaction de nombreux guides[3] de féminisation de la langue (Vachon-L’Heureux, 1992).

Un exemple de guide de rédaction épicène (Vachon-L’Heureux et Guénette, 2007)

La féminisation des propos, qui fait partie intégrante de la rédaction épicène[4], a ainsi permis d’améliorer la représentation linguistique des femmes. Cependant, d’autres groupes, qui s’identifient à l’extérieur de la binarité des genres, revendiquent aujourd’hui une représentation dans la langue, ce que l’écriture inclusive rend possible. Rappelons que cette pratique se veut, comme son nom l’indique, inclusive de toutes les identités de genre et apparait donc comme une solution, d’une part, à cet enjeu et, d’autre part, à la lourdeur textuelle que peut apporter la rédaction épicène (pensons notamment aux doublets complets, par exemple les enseignants et enseignantes, et aux accords qu’ils peuvent dicter dans la phrase) [Elchacar, 2019]. Elle y parvient en évitant d’avoir recours aux genres grammaticaux masculin et féminin (Office québécois de la langue française [OQLF], 2018). La catégorisation des genres étant binaire en français, l’écriture inclusive nous enseigne à faire preuve de créativité dans l’utilisation des ressources de la langue (tournures impersonnelles de phrases, mots collectifs et épicènes, etc.) de manière à la faire représenter plus inclusivement la diversité des identités socioculturelles (Dupuy, 2020).

Encore plus récente, la rédaction non binaire va quant à elle au-delà des ressources langagières du français en cherchant à transformer son système de classification des genres (Marignier, 2019). Avant de présenter les façons dont la rédaction non binaire s’attaque à l’enjeu de non-représentativité de la diversité d’identités de genre dans le discours, examinons la notion de genre un peu plus en profondeur.

Le genre grammatical dans diverses langues

Il faut d’abord savoir que toutes les langues n’organisent pas leur système de genres de façon binaire, avec le féminin d’une part et le masculin de l’autre, à partir duquel se construit ce féminin. L’allemand possède par exemple un genre neutre, en plus des genres masculin et féminin, qui s’utilise avec certains objets et concepts (p. ex. das Französisch / le français), mais aussi parfois pour des appellations de personnes (p. ex. das Mädchen / la fille) [Violi, 1987]. Malgré certains cas où l’emploi du genre neutre est possible même pour désigner un mot renvoyant à un être de sexe féminin (p. ex. une fille), en allemand comme en français, « les genres grammaticaux [sont] en partie corrélés aux genres biologiques » (Schnitzer, 2021, p. 52) en ce qui a trait aux appellations de personnes. Un autre cas un peu moins connu est celui du genre commun, que l’on retrouve en danois et qui sert à exprimer ensemble le masculin et le féminin (p. ex. en historie / une histoire; en tabel / un tableau) [Violi, 1987].

Le genre grammatical peut toutefois dépasser l’opposition masculin/féminin. Dans de nombreuses langues africaines, des langues dites « à classes » peuvent aussi exprimer l’animé/inanimé et même le grand/petit (ibid.). De façon similaire, les noms en atikamekw et en innu, de la famille des langues algonquiennes, se répartissent en deux genres : animé et inanimé (Conseil de la Nation atikamekw, 2021; Drapeau, 2014). En atikamekw, les noms animés désignent principalement des personnes, des animaux ou des plantes, tandis que les noms inanimés se réfèrent à des objets (Conseil de la Nation atikamekw, 2021). Cependant, la classification du genre des noms communs d’une langue est généralement arbitraire : on ne peut pas toujours expliquer le lien entre un nom et son genre. Il serait difficile d’expliquer pourquoi pantalon (arakapecakan) est de genre animé en atikamekw, comme il serait difficile de dire pourquoi il est masculin en français.

La rédaction non binaire : au-delà des contraintes du genre grammatical

Le genre grammatical ne fait pas l’objet d’une même classification d’une langue à l’autre, comme en témoignent les exemples précédents. Il arrive aussi parfois que les règles traditionnelles de cette classification soient remises en question au sein d’une même langue. Comme on l’a vu plus haut, une des raisons évoquées dans la remise en cause de la catégorisation binaire en français est que, lorsque l’on s’adresse ou fait référence à des individus, elle met à l’écart les personnes qui ne s’identifient pas dans la répartition homme-femme des sexes (Dupuis Brouillette, St-Jean et Nunès, 2021). Cet obstacle à la représentation inclusive a entre autres donné naissance à la rédaction non binaire, que l’Office québécois de la langue française (2018) définit comme « un style rédactionnel qui utilise notamment, pour désigner les personnes non binaires ou pour s’adresser à elles, la formulation neutre (des noms collectifs ou des tournures épicènes, par exemple) ». Notons ici que les amalgames néologiques, parmi lesquels on peut compter les pronoms iel/iels (ils/elles), toustes (tous/toutes) et ceulles (ceux/celles), ne sont pas compris dans cette définition. Ce n’est toutefois guère un oubli, parce que l’OQLF a décidé de ne pas en conseiller l’utilisation, prétextant que ces termes « restent propres aux communautés de la diversité de genre » (ibid.). Leur particularité, contrairement aux procédés de la formulation neutre (p. ex. les noms collectifs, comme corps professoral et population étudiante, et les tournures épicènes, comme le/la membre et un ou une juge), réside dans le fait que les néologismes cherchent à transformer le système grammatical de la langue française en tentant d’en neutraliser les genres (Marignier, 2019). L’Office québécois de la langue française (2018) souligne d’ailleurs à cet effet « [qu’]aucun changement général concernant la distinction grammaticale masculin/féminin en français ne se profile à l’horizon ». Un changement au système grammatical représenterait un défi plus grand qu’un simple ajout au répertoire lexical, qui s’accroit annuellement de plusieurs nouveaux termes, officialisés ou non par les dictionnaires (pensons à nounounerie dans le Larousse 2022[5]).

Tableau 1
Exemples de néologismes non binaires[6]
Pronoms neutres

Pronoms personnels de la 3e personne du singulier : iel, ille, ul, ol

eus, elleux (elles/eux)

ceus, celleux (ceux/celles)

Déterminants

eun, an ou un·e (un/une)

man, maon ou ma·on (ma/mon)

lea, lae, lia, lo, lu ou le·a (le/la)

Noms communs

mix (pour les titres madame/monsieur)

musiciem ou musicienxe (musicienne/musicien)

froeur (frère/sœur)

Adjectifs

heureuxe ou heureuxse (heureux/heureuse)

rouxse ou rouxce (rousse/roux)

beaus ou belleau (beau/belle)

Ainsi, parce qu’ils touchent à la fois au lexique et à la grammaire, des mots comme toustes, iels et ceulles, cocasses à l’œil de certaines personnes, apparaissent comme d’importants porteurs de changements, qui remettent en question un système pratiquement intouché, voire intouchable. Pourtant, même si ces mots ne trouvent pas actuellement leur place dans la classification du genre en français, ils sont bel et bien utilisés par les locutrices et locuteurs de la langue. Dans une perspective de description linguistique des usages actuels du français, il convient donc de s’y intéresser. C’est ce qu’ont fait les lexicographes du dictionnaire Le Robert, non sans provoquer de fortes réactions, en admettant récemment le pronom iel (et iels) au sein de leur dictionnaire en ligne, après avoir constaté un « usage croissant » du mot ainsi que le besoin « de préciser son sens pour celles et ceux qui le croisent » (Bimbenet, 2021). Nous pouvons ainsi dire que ces néologismes se caractérisent par le fait qu’ils ne sont ni binaires comme en français, ni communs comme en danois, mais plutôt neutres. En effet, ils se réfèrent, ne parlant d’aucun groupe en particulier, à tout le monde à la fois.

Si la rédaction non binaire en est encore à ses jeunes années, les débats qu’elle provoque et les transformations sociales dont elle est le reflet ont de quoi la rendre fort intéressante. Il va sans dire qu’elle est une pratique d’écriture qui requiert un certain temps d’adaptation pour en maitriser les procédés, et que la forme même des néologismes n’est pas encore uniformisée dans les usages. Il s’agit toutefois d’une préoccupation grandissante en milieu scolaire, surtout pour le corps enseignant, qui doit faire un choix entre les règles traditionnelles de la grammaire française et un discours représentatif de la société actuelle, dont l’évolution des identités de genre se manifeste de plus en plus dans les salles de classe.

Références

AGENCE FRANCE-PRESSE (2021). « Guy Delisle et “nounounerie” font leur entrée dans le dictionnaire Larousse », [En ligne], Radio-Canada. [https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1790693/dictionnaire-larousse-mots-nouveaux-2022] (Consulté le 15 février 2022).

ARBOUR, M.-È., et H. DE NAYVES (2018). Formation sur la rédaction épicène, [En ligne], Office québécois de la langue française. [www.oqlf.gouv.qc.ca/redaction-epicene/20180112_formation-redaction-epicene.pdf] (Consulté le 15 février 2022).

BIMBENET, C. (2021). « Pourquoi Le Robert a-t-il intégré le mot “iel” dans son dictionnaire en ligne ? », [En ligne], Le Robert. [https ://dictionnaire.lerobert.com/dis-moi-robert/raconte-moi-robert/mot-jour/pourquoi-le-robert-a-t-il-integre-le-mot-iel-dans-son-dictionnaire-en-ligne.html] (Consulté le 10 février 2022).

BIRON, M. (1991). Au féminin. Guide de féminisation des titres de fonction et des textes, Québec, Office de la langue française, Les Publications du Québec, 34 p.

CONSEIL DE LA NATION ATIKAMEKW (2021). « Le genre des noms : animé-inanimé », [En ligne], Atikamekw – Ressources de langue. [https://www.langueatikamekw.ca/grammaire/noms/le-genre-des-noms-anime-inanime] (Consulté le 15 février 2022). 

DE VILLERS, M.-É. (2008). « La féminisation des titres au Québec », dans GEORGEAULT, P., et M. PLOURDE (dir.). Le français au Québec : 400 ans d’histoire et de vie, Nouvelle édition, Québec, Fides, p. 465-467.

DRAPEAU, L. (2014). Grammaire de la langue innue, Québec, Presses de l’Université du Québec, 644 p.

DUPUIS BROUILLETTE, M., C. ST-JEAN et K. NUNÈS (2021). « Rédaction épicène et écriture inclusive », [En ligne], Revue canadienne des jeunes chercheur(e)s en éducation, vol. 12, no 1, p. 1-5. [https://journalhosting.ucalgary.ca/index.php/cjnse/article/view/72742] (Consulté le 15 février 2022). 

DUPUY, A. (2020). « L’écriture inclusive : la définir pour mieux la comprendre », [En ligne], Correspondance, vol. 26, no 4. [https://correspo.ccdmd.qc.ca/document/lecriture-inclusive-la-definir-pour-mieux-la-comprendre] (Consulté le 10 février 2022).

ELCHACAR, M. (2019). « La féminisation de la langue en français québécois : historique et points sensibles », [En ligne], Savoirs en prisme, vol. 10. [https://r-libre.teluq.ca/1856/] (Consulté le 10 février 2022).  

LESSARD, M., et S. ZACCOUR (2017). Grammaire non sexiste de la langue française. Le masculin ne l’emporte plus!, Saint-Joseph-du-Lac / Paris, M Éditeur / Syllepse, 192 p.

MARIGNIER, N. (2019). « Les savoirs sur les pratiques langagières féministes et LGBTQI entre académie et militantisme », [En ligne], Cahiers de l’ILSL, Faculté des lettres de l’Université de Lausanne. [https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02165401/document] (Consulté le 15 février 2022).

OFFICE QUÉBÉCOIS DE LA LANGUE FRANÇAISE (2018). « Rédaction épicène, formulation neutre, rédaction non binaire et écriture inclusive », [En ligne], Banque de dépannage linguistique. [http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=5421] (Consulté le 10 février 2022).

SCHNITZER, N. (2021). « Elle ou il apprend l’allemand. Manuels scolaires et grammaires au prisme du genre », [En ligne], Allemagne d’aujourd’hui, vol. 3, no 237, p. 52-62. [https://www.cairn.info/revue-allemagne-d-aujourd-hui-2021-3-page-52.htm] (Consulté le 12 février 2022).

VACHON-L’HEUREUX, P. (1992). « Quinze ans de féminisation au Québec : de 1976 à 1991 », Recherches féministes, vol. 5, no 1, p. 139-142. Également disponible en ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/rf/1992-v5-n1-rf1645/057675ar. (Consulté le 12 février 2022). 

VACHON-L’HEUREUX, P., et L. GUÉNETTE (2007). Avoir bon genre à l’écrit. Guide de rédaction épicène, Québec, Office québécois de la langue française, Les Publications du Québec, 209 p.

VIOLI, P. (1987). « Les origines du genre grammatical », Le sexe linguistique, no 85, p. 15-34. Également disponible en ligne : https://www.jstor.org/stable/41682087. (Consulté le 10 février 2022).

  1. NDLR : Le document d’Arbour et de Nayves (2018) correspond à la version suivante plus récente de la formation de l’Office québécois de la langue française : Autoformation sur la rédaction épicène (2020). [Retour]
  2. L’Office de la langue française (OLF) est aujourd’hui connu sous le nom d’Office québécois de la langue française (OQLF). [Retour]
  3. Quelques exemples de guides sur la rédaction épicène publiés au fil des décennies :
    • Au féminin. Guide de féminisation des titres de fonction et des textes (Biron, 1991)
    • Avoir bon genre à l’écrit. Guide de rédaction épicène (Vachon-L’Heureux et Guénette, 2007)
    • Grammaire non sexiste de la langue française. Le masculin ne l’emporte plus! (Lessard et Zaccour, 2017) [Retour]
  4. La rédaction épicène a essentiellement pour but d’assurer la représentation équitable entre les hommes et les femmes dans les textes en français. Voir l’article L’écriture inclusive : la définir pour mieux la comprendre d’Alexandra Dupuy (2020) pour un rappel de la distinction entre rédaction épicène, écriture inclusive et rédaction non binaire. [Retour]
  5. Lire l’article « Guy Delisle et “nounounerie” font leur entrée dans le dictionnaire Larousse » (2021) sur le site de Radio-Canada pour une liste complète des nouveaux mots. [Retour]
  6. Voir les documents de l’organisme Divergenres et du gouvernement du Canada pour plus d’exemples. [Retour]

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