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Désacralisons le français

Benoît Melançon est essayiste, blogueur (L’Oreille tendue) et professeur de littérature française à l’Université de Montréal. Il est notamment l’auteur du livre Le niveau baisse! (et autres idées reçues sur la langue), paru chez Del Busso éditeur, à Montréal, en 2015.

Le sémioticien Jean-Marie Klinkenberg a le sens de la formule. Vous cherchez l’approbation de Paris? Vous succombez au « lutétiotropisme » (1981). Il vous faut une définition du francophone? « Un Francophone, c’est d’abord un sujet affecté d’une hypertrophie de la glande grammaticale; quelqu’un qui, comme Pinocchio, marche toujours accompagné d’une conscience, une conscience volontiers narquoise, lui demandant des comptes sur tout ce qu’il dit ou écrit. » (2001) Du temps où il enseignait à l’Université de Liège, Klinkenberg commençait son cours de linguistique générale en déclarant : « Le français n’existe pas. » C’est en hommage à leur ancien professeur que les Belges Arnaud Hoedt et Jérôme Piron ont choisi cette phrase comme titre de leur plus récent livre : « LE français n’existe pas parce qu’il existe une multitude de français. » (p. 13) Ils affirment la même chose de la grammaire : « il y a presque autant de grammaires que de grammairiens et de grammairiennes » (p. 60).

Les auteurs recueillent dans cet ouvrage « une version augmentée » (p. 6) des chroniques radiophoniques qu’ils ont diffusées sur France Inter en 2019 sous le titre Tu parles !. Ces 18 chroniques de 4 minutes sont devenues 21 courts chapitres contenant des images, des citations, des anecdotes, des encadrés ou des remarques marginales, voire un « Erratum » (p. 43-44, au sujet d’étymologies). Chacun des textes se termine sur « Le mot du pro », en l’occurrence un ou une spécialiste de la linguistique, qui vient commenter les propos de Hoedt et Piron : « Nous, on n’est pas vraiment linguistes. On a été formés durant nos études à la linguistique, mais on n’est pas dans la recherche. On a été profs de français pendant quinze ans et on a eu envie de continuer à partager les trucs dingues qu’on avait lu, vu, entendu. » (p. 10) On vient de le voir : ils appliquent la règle du non-accord du participe passé avec le verbe avoir, comme le font les auteurs du Dictionnaire de l’orthographe rationalisée du français.

Leurs objectifs et leurs positions sont clairs : « désacraliser notre rapport à la langue » (p. 7); « réenchanter la grammaire pour en redonner le gout » (p. 135). Ils en ont contre les puristes de tout acabit, ces « curés de la langue » (p. 13), et ils n’aiment pas les « tartufes et autres Grammar Nazis de la Toile » (p. 147). « La déconstruction d’idées reçues procure du plaisir. Elle ne détruit pas, elle renforce et elle émancipe », démontrent-ils par l’exemple (p. 10). Ils promeuvent « une forme de réappropriation de l’outil [la langue] par ses usagers » (p. 9). Ils connaissent l’importance de l’humour (chapitre « Dépasser Jakobson (en Tesla ou à vélo Moustache) »). Ils tirent leurs exemples des médias, de films, de textes littéraires et d’ouvrages de grammaire aussi bien que de chansons et que de publications sur les réseaux sociaux (notamment un tweet de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale de la France : « Une langue, une grammaire, une République »). Pour eux, il est « plus important de comprendre sa langue que de la respecter » (p. 149).

Arnaud Hoedt et Jérôme Piron croient à la « modération » (p. 11) et au « sens des proportions » (p. 9 et 23), et ils refusent les « positions extrêmes » (p. 11) et « le tout ou rien » (p. 117). Cela ne les empêche pas d’afficher franchement leurs couleurs, dès les titres de leurs chroniques : « L’étymologie a bon dos »; « Et si c’était l’instit qui avait inventé l’orthographe? »; «« Le délirant s de tu parles »; « Mystification de la grammaire scolaire ». Quand ils écrivent « L’Académie française, c’est du flan », Alain Rey, le célèbre rédacteur en chef des dictionnaires Le Robert, les appelle toutefois à plus de nuances (p. 38).

Ils aiment prendre à rebours certains lieux communs. Le niveau baisse? Non (chap. « Fonds de commerce décliniste »). « Sommes-nous envahis par les anglicismes? » Que nenni. Certains mots — autrice, par exemple — sont-ils plus « esthétiques » que d’autres? Pas plus (voir « C’est une langue belle »). La « guerre des langues »? Elle n’aura « pas lieu ». Faut-il craindre les smileys, émojis et émoticônes? Point du tout (ils les utilisent même en titre : « ? = ? »). Le « génie de la langue française »? On ne sait pas bien de quoi il s’agirait, sinon d’un jugement de valeur, sans assises linguistiques.

L’ouvrage contient plusieurs définitions et propositions précises. En histoire de la langue, il existe une « règle relativement immuable : quand tout le monde a tort, tout le monde a raison, ça s’appelle l’“usage” » (p. 57). Voilà pourquoi, au lieu de passer des heures à apprendre des règles qui n’en sont guère (« Requiem pour le participe passé »), il vaudrait mieux que les élèves connaissent cette histoire, notamment en ce qui concerne l’histoire de l’orthographe et de l’enseignement de la grammaire. On pourrait en profiter pour leur rappeler qu’il ne faut jamais confondre l’écrit et l’oral : « Ne porter le regard que sur l’écrit, c’est se priver de ses oreilles. » (p. 15) La « glottophobie » (la discrimination par la langue, dixit le sociolinguiste Philippe Blanchet) répugne autant à Hoedt et Piron qu’ils luttent contre l’« insécurité linguistique ». Certains de leurs chapitres font le point sur les débats les plus actuels en linguistique : « La cognition incarnée » étudie les liens entre le corps et le langage; « Le point Orwell » dénonce la tendance à associer toute nouveauté linguistique à la novlangue imaginée par l’auteur de 1984. Ils ne manquent pas de rappeler que le français est aujourd’hui une « langue mondiale » (p. 37). La langue, ne cessent-ils de démontrer, ce n’est jamais seulement de la langue : « la plupart des échanges linguistiques s’inscrivent ainsi dans des relations sociales et plus encore dans des rapports de force qu’il s’agit de gérer ou de négocier » (p. 49).

À la fin de Le français n’existe pas, avant une bibliographie de neuf pages, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron offrent « Une conclusion en forme de déclaration », en l’occurrence une série de déclarations d’amour à des gens qui les ont inspirés. À qui va la première? À Jean-Marie Klinkenberg, comme il se doit. On ne s’étonnera pas d’y trouver les noms de Maria Candea et de Laélia Véron : les autrices de l’ouvrage Le français est à nous ! (2019), qui sont aussi les conceptrices du balado Parler comme jamais, sont très proches linguistiquement du tandem belge.

On connaissait les auteurs de Le français n’existe pas pour leur premier livre, tiré d’un « spectacle-conférence », La convivialité. La faute de l’orthographe. On les a vus sur YouTube. Ils étaient à la radio. Continuons à les écouter. Ce qu’ils disent est nécessaire et roboratif.

N. B. — Le livre est agréablement mis en pages, mais non sans coquilles. Il y a « Ferdinand Bruno » (p. 33) et « Ferdinand Brunot » (p. 135); la deuxième forme est la bonne. L’article The Great Eskimo Vocabulary Hoax de Geoffrey K. Pullum date de 1989, non de 1929 (p. 114). Les lois « amandées » (p. 117) sont-elles comestibles? À un moment, il est question d’« environ trois mille langues mondiales connues » (p. 126), mais, à un autre, « des cinq à sept mille langues parlées actuellement sur Terre » (p. 138); le second nombre est plus commun. La crise du français (1909) est un ouvrage de Gustave Lanson, pas « Lançon » (p. 128). Dire d’un « logiciel » qu’il est « informatique » (p. 141), n’est-ce pas pléonastique?

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Références

CANDEA, M., et L. VÉRON (2019). Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique, Paris, La Découverte, 240 p.  (Cahiers libres).

HOEDT, A. et J. PIRON (2020). Le français n’existe pas, Paris, Le Robert, 160 p.

HOEDT, A. et J. PIRON (2017). La convivialité. La faute de l’orthographe, Paris, Éditions Textuel, 144 p.

KLINKENBERG, J.-M. (2001). La langue et le citoyen. Pour une autre politique de la langue française, Paris, Presses universitaires de France, 196 p.

KLINKENBERG, J.-M. (1981). « La production littéraire en Belgique francophone : esquisse d’une sociologie historique », [En ligne], Littérature, no 44, p. 33-50. [https://www.persee.fr/doc/litt_0047-4800_1981_num_44_4_1360] (Consulté le 12 aout 2021).

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