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Le genre: objet d’étude et d’enseignement

Le genre: objet d’étude et d’enseignement

Notre collègue Lucie Libersan a entrepris le projet, nécessaire et ambitieux, d’écrire du matériel didactique destiné à guider la rédaction de textes propres aux disciplines de la formation spécifique au collégial. Au terme de ce travail, des fascicules portant notamment sur le rapport d’intervention, le rapport de stage, le compte rendu critique ou l’argumentaire de projet[1] seront mis à la disposition des enseignants et des élèves. Cette initiative s’inscrit dans le chantier plus large de la valorisation du français, au sein duquel on souhaiterait voir une attention plus grande portée à la langue par l’ensemble du personnel d’un cégep.

Le genre: au carrefour de la langue et de la discipline

L’angle par lequel Lucie Libersan a choisi d’aborder les pratiques des différentes disciplines est celui, très intéressant, du genre de texte, qui permet de lier éléments linguistiques, postures rhétoriques et pratiques professionnelles ou disciplinaires. Cette idée de se servir du genre pour enseigner la langue, si elle paraît innovante dans les cégeps, n’est cependant pas nouvelle: le monde anglo-saxon explore déjà depuis les années 1980 pareilles avenues en lien avec la pédagogie de l’écriture.

C’est justement cette exploration qu’aborde le livre Genre : An Introduction to History, Theory, Research, and Pedagogy, d’Anis S. Bawarshi et Mary Jo Reiff, deux universitaires américains spécialistes de l’enseignement de l’anglais et de la pédagogie. Le titre, longuet, annonce déjà le plan de leur ouvrage, lequel se révèle très instructif et inspirant pour les enseignants de toutes les disciplines – nombreuses! – où la transmission de la pratique d’un genre est en jeu.

Le concept de genre

Bawarshi et Reiff nous expliquent que la notion de genre est d’abord apparue dans le champ de la théorie littéraire et qu’elle a rapidement suscité les débats: doit-on définir le genre à partir d’un corpus dont on fait ressortir les similitudes, devenus ainsi traits de genre? Ne faut-il pas plutôt voir celui-ci comme une espèce de contrat tacite, préexistant au texte, qui lie l’écrivain et son public? De plus, cette appartenance du texte à un genre est rarement « pure »; plusieurs textes n’évoquent des genres que pour mieux les transcender, et certains genres ne se conçoivent qu’étroitement liés à d’autres, auxquels ils se rapportent direc- tement (par exemple, le témoignage en cour et la plaidoirie) ou qu’ils incluent dans un genre plus vaste encore (on songe alors à la définition bakhtinienne du roman). Ce concept, fort inspirant, a également été récupéré par d’autres disciplines.

Les auteurs s’attachent ensuite justement à décrire comment la notion de genre a été reprise en linguistique et en sociologie. Ils expliquent que ces approches ont donné lieu à de la recherche appliquée et, dans plusieurs cas, à des applications pédagogiques et didactiques en enseignement de l’écriture anglaise.

Trois approches du genre

La première approche dont ils rendent compte est celle de la linguistique systémique fonctionnelle, qui associe le langage à des fonctions sociales et à des contextes. Certains de ceux-ci, à force de se répéter, deviennent des archétypes, référant à des registres précis, qui renvoient eux-mêmes à des éléments langagiers particuliers. Or la linguistique systémique fonctionnelle a inspiré des pédagogues australiens, qui cherchaient dans les années 1980 à mettre en place une démarche centrée sur des tâches précises dans l’enseignement de l’écriture à des enfants de milieux défavorisés. Afin de stimuler le développement de la littératie chez ces enfants, ils ont mis au point une approche en trois étapes : la modélisation, la corédaction (en équipe, ou alors en classe avec l’enseignant) et la rédaction personnelle du genre, centrée sur un apprentissage actif de « sous-genres » particulièrement fréquents dans le parcours scolaire, tels que l’explication ou la description.

Bawarshi et Reiff nous apprennent également que certains cours d’anglais offerts dans les universités de Grande-Bretagne et des États-Unis placent le genre au centre de leur pédagogie. Cette deuxième approche, nommée English for specific purposes, qui s’adresse particulièrement aux étudiants allophones, vise à leur faire acquérir rapidement les bases de la communication dans la communauté professionnelle à laquelle les destinent leurs études. Les genres abordés dans de tels cours seront, par exemple, l’article scientifique, la demande de subvention ou la recension de littérature. Au-delà de l’analyse des caractéristiques stylistiques et des visées du genre, les étudiants de ces cours seront également appelés à réfléchir sur la façon dont le genre enseigné s’insère dans le discours d’une communauté professionnelle. Ils devront également analyser quel est son impact sur les rapports entre les différents acteurs de cette communauté.

Finalement, les auteurs décrivent une troisième approche, issue de la sociologie, selon laquelle le genre est envisagé comme une réponse complexe à une situation rhétorique donnée. Dans une telle optique, la nature textuelle du genre est mise au second rang de l’analyse. Le genre devient surtout un élément d’une pratique culturelle variée, et un lieu à travers lequel se déploient des relations sociales et se réalisent des luttes de pouvoir. Les tenants de cette approche sont souvent assez critiques à l’égard de l’enseignement explicite du genre, qu’ils jugent comme une méthode institutionnelle de reproduction de l’ordre social établi : selon eux, le genre y est trop souvent présenté comme un objet invariable et incontournable, et sa découverte se fait à l’école, en dehors du cadre culturel dont il est issu. Pour pallier cet état de faits, ils préconisent que les étudiants se prêtent à une méthodologie ethnographique, laquelle implique une observation sur le terrain des personnes qui pratiquent le genre en situation réelle, suivie d’entrevues menées avec ces personnes.

Le genre : objet de recherches et sujet pédagogique

La dernière partie du livre décrit comment ces approches ont débouché sur des recherches, fréquemment reliées au genre et à son enseignement, et sur des considérations pédagogiques et didactiques liées à sa transmission, particulièrement dans les corpus des collèges et des universités. C’est cette partie que les lecteurs trouveront probablement la plus intéressante. On en retient surtout que, trop souvent, le genre est enseigné comme une recette, où les ingrédients linguistiques et les manipulations rhétoriques, s’ils sont maîtrisés, garantissent le succès. C’est sans doute un peu court. Le genre, nous montre l’ouvrage de Bawarshi et Reiff, est également une action rhétorique, qui s’inscrit dans un contexte plus large (culturel, professionnel, social) et dans un « système de genres ». Certaines de ces considérations, trop souvent implicites ou carrément évitées, éclaireraient d’une lumière nouvelle les apprentissages des étudiants si nous nous y attardions.

En somme, cette monographie, à la croisée des chemins entre sociologie, pédagogie et théorie littéraire, illustre combien la maîtrise d’un genre donné mobilise un grand nombre de compétences et d’habiletés, et implique une finesse d’analyse certaine. On en ressort avec la volonté de se montrer peut-être un peu plus patients avec nos étudiants qui éprouvent de la difficulté à atteindre une telle maîtrise ou, en tout cas, avec quelques trucs qui leur permettront, on l’espère, d’y arriver.

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  1. Le matériel est édité par le CCDMD. Certains fascicules sont déjà en ligne, à l’adresse suivante : http://www.ccdmd.qc.ca/fr/strategies_ecriture/ (consultée le 25 août 2012). Pour plus de renseignements sur le projet, on consultera les articles de Lucie Libersan dans Correspondance (vol. 16,
    s 1 et 2, vol. 17, n° 2). [Retour]

RÉFÉRENCE

BAWARSHI, A. S., et M. J. REIFF (2010). Genre: An Introduction to History, Theory, Research, and Pedagogy, West Lafayette, Parlor Press et The WAC Clearinghouse, 263 p. On peut trouver ce livre, en version intégrale gratuite, à l’adresse Internet suivante: http://wac.colostate.edu/books/bawarshi_reiff/ (consultée le 25 août 2012). Tout comme, d’ailleurs, maints autres ouvrages sur l’enseignement de l’anglais à travers les disciplines dans un contexte universitaire. Tous sont cependant en anglais, y compris l’ouvrage recensé ici.

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